Où sont les neiges d'antan ... Souviens-toi Etienne

Souviens-toi Etienne

Je débarquais ce matin-là

Ma petite valise sous le bras

Avec une ficelle autour, et je restais muet et figé devant toi.

Dans ce misérable bagage

J’avais enmené en voyage

Tous mes trésors, tous mes jouets, quelques pauvres vêtements et mon

chez-moi.

Etienne, j’étais si  malheureux

Que lorsque je défis le noeud,

Soudain cet autre noeud serrant ma gorge sauta et bêtement je sanglotai.

Et ce garçon, cet étranger

Sans me comprendre vint m’aider

A déballer ma valise et il fit semblant de ne pas voir que je pleurais.

Etienne, si seulement…

 

Souviens-toi Etienne

Comme on sillonnait ton village

Nous, la terreur du voisinage!

J’étais ton frère jumeau plutôt qu’un hôte dans la maison de tes parents.

Tout ce qui était interdit

Tout ce qui causait des ennuis

Nous attirait si fort que chaque punition n’était qu’un encouragement.

On se moquait d’être puni,

On s’occupait de nos zizis

Qu’on comparait dans les buissons près de l’écluse et de la

maison délabrée.

Et pour une bière, trois sucettes,

Cinq chewing-gums, deux cigarettes

Nous admettions à notre spectacle la jeunesse locale enthousiasmée.

Etienne, si seulement…

 

Souviens-toi, Etienne

Avec tes mains nues tu savais

Pêcher des truites et j’en restais

Bouche bée. Et un jour nous avons surpris le boulanger et

mademoiselle Yvonne

Dans leur nid d’amour dans le blé

Et on les avait fait chanter

Tout un été: „Par ici les babas ou on en discute avec la patronne!“

Et puis il y avait Maryse,

Maryse, Maryse cette indécise

Entre nous deux, Maryse la plus belle entre Privas, Mézilhac et Le Puy

Mais si elle me souriait à moi

Elle n’avait d’ yeux que pour toi

Et ce regard à fendre l’âme et tu disais: „L’été prochain je la séduis!“

Etienne, si seulement…

 

Si seulement, si seulement le temps, rien que pour un instant

S’était arrêté ce jour-là, si nous avions traîné avant

De descendre dans l’escalier en cavalcade

Si le concierge avait fait durer l’engueulade

Si on avait partagé une cigarette

En feuilletant le livre interdit en cachette

Si seulement j’avais relacé mes chaussures,

Rien qu’un instant et cette maudite voiture

Serait passée juste avant nous sans percuter notre avenir

Sans briser tes espoirs, et tes projets, sans étouffer à jamais tous nos rires.

 

Tu es là, Etienne,

Toi, tu as toujours tes douze ans,

Tes beaux cheveux noirs ondoyants

Et tes longs cils, et ton sourire, Etienne, et j’ai les cheveux gris et je

suis vieux.

Je crois qu’on ne guérit jamais

On n’oublie rien du tout, tu sais

Le moindre de tes traits, le moindre de tes gestes est toujours présent

à mes yeux

Ce soir je reviens au pays

Je bois à ta mémoire, ami,

En levant mon verre aux étoiles, et j’aime l’idée que tu me fasses de là haut

Un p’tit clin d’oeil, une grimace,

Un sourire du fond de l’espace.

A la tienne Etienne, salut, à un de ces quatre matins, va, à bientôt!

 

Aus „Frédérik Mey, Vol. 7“, 2004

 

Fotos © Privat

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