Où sont les neiges d'antan ... Gaspard

Gaspard

On disait qu'il venait d'Angers, 

Qu'il ne savait pas dire un mot. 
S
ur la place du marché,
I
l fut entouré de badauds. 
L
es uns chuchotaient: «Il n'est pas normal», 

Et d'autres criaient: «C'est un animal!

Alors qu’est-c' que vous attendez
Pour chasser cet idiot?»

Ses cheveux lui tombaient en mèches. 
I
l se tenait recroquevillé.
«
C'est le diable qui l'empêche
D
e marcher la tête levée». 
L
e curé lui tendit un pot de lait

Qu'il lappa bruyamment et d'un seul trait. 

«Faudrait qu'on l'abreuve à la crèche. 

C'est Satan incarné!».

Mon père qui en ce temps-là

Etait maître d'école au village

Alla vers lui tendant son bras

Malgré les mots de l'entourage. 

Mon père lui parla doucement. 

L'étranger murmura en bégayant 

Un nom qui sonnait par endroits 

Comme le nom de Gaspard.

Mon père le prit avec lui

Et Gaspard hésita un peu.

Ma mère lava ses habits,

Elle lui coupa les cheveux.

Mon père alors lui apprit à parler, 

A lire, à écrire, et à calculer.

Et mon père disait de lui:
«Quel garçon prodigieux!».

Près de l'école, il y avait

Un champ de quelques cinq hectares, 

Que la commune nous baillait.

J'y travaillais avec Gaspard.

Comme nos récoltes furent bonnes, 

Après les rudes journées en automne, 
L
es paysans nous maudissaient 

Quand on rentrait le soir.

Plus tard, après Noël passé

Nos sorties devinrent plus rares.

Et puis vint ce jour de janvier

Etouffé d'un épais brouillard. 

Gaspard ne rentra pas pour le repas. 

Muet, je guettais le bruit de son pas. 

Mon père gronda excédé:

«Mais que fait donc Gaspard?».

On l'a trouvé au petit matin,

Dans la neige rouge de sang, 

Couché dans le petit chemin

Qui va de la maison aux champs. 

Ses yeux ne reflétaient pas la peur, 

Mais seulement une infinie stupeur, 

Ou comme l'immense chagrin 

D'être haï autant.

Un commissaire de passage
E
nquêta fort hâtivement.
L
'abbé fit le discours d'usage

Qui nous consola bougrement.
L
e champ depuis est resté en jachère.

Les gens, leurs chiens ne me font plus la guerre 

Quand je vais jusqu'au village 

Par le chemin des champs.

Aus "Frédérik Mey, Vol. 3", 1973

Foto © Privat