Où sont les neiges d'antan ... Jean-Luc, Suzanne et moi

Jean-Luc, Suzanne et moi

Il s'appelait Jean-Luc et il faisait de la publicité.
Il avait de la gueule, toujours souriant, toujours bronzé.
Il connaissait le triangle des Bermudes et le monde entier.
Suzanne et moi avions seize ans et nous connaissions Saint-Dizier.

Il était là, un jour, au café du village,
Suzanne et moi, nous le regardions bouche-bée.
Ce jour-là c'était comme si dans nos parages
Un oiseau de paradis s'était égaré.
Il s'est penché sur le juke-box avec un geste
De Humphrey Bogart en plein Casablanca,
Et lentement il a pris vingt francs dans sa veste
Pour faire passer un disque de Dalida!

Il s'appelait Jean-Luc et il faisait de la publicité.
Il avait de la gueule, toujours souriant, toujours bronzé.
Il avait une Alfa rouge décapotable et de l'allure.
Et moi un vieux Vélo-Solex et des boutons pleins la figure.

Il est venu et m'a adressé la parole,
J'en bégayais, Suzanne rosissait, et puis,
Par hasard il nous attendait devant l'école,
Et enfin nous ne faisions plus un pas sans lui.
Nous nous baignions dans le soleil de sa présence,
A chaque fête, à chaque bal, nous étions trois.
D'abord Suzanne et moi l'emmenions à la danse,
Et puis enfin, Suzanne et lui, m'emmenaient, moi !

Il s'appelait Jean-Luc et il faisait de la publicité.
Il avait de la gueule, toujours souriant, toujours bronzé.
Il connaissait Yvette Horner, Paris et tout le métier!
Je connaissais le fils du maire et le neveu d'un douanier.

Et il nous parlait des îles du bout du monde,
Et nous racontait l'au-delà de l'horizon,
Ses grandes aventures et sa vie vagabonde,
Suzanne et moi l'écoutions avec des yeux ronds.
Puis un jour ils ont pris le large sans m'attendre,
Je crois que je m'y attendais déjà un peu,
Et pourtant j'ai mis pas mal de temps à comprendre
Et lorsque j'ai compris, ce n'était pas fameux!

Il s'appelait Jean-Luc et il faisait de la publicité.
Il avait de la gueule, toujours souriant, toujours bronzé,
A moitié pirate à moitié chevalier sans peur ni reproche,
Et moi j'étais mauvais élève et n'avais pas un sou en poche.

C'était hier, il y a vingt ans de cette affaire.
Je n'ai jamais revu l'un d'eux depuis ce temps.
Ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris par le maire,
Qu'elle tiendrait un bistro a Clermont-Ferrand!
Alors elle n'a donc jamais vu Fort-de-France,
Ni Valparaiso ni les Iles Sous-le-Vent,
Et son comptoir est son Cap de Bonne-Espérance
Où les habitués s'échouent en l'écoutant:

Il s'appelait Jean-Luc et il faisait de la publicité.
Il avait de la gueule, toujours souriant, toujours bronzé.
Il connaissait le triangle des Bermudes et le monde entier,
Moi j'avais seize ans à l'époque et je connaissais Saint-Dizier.

Aus "Frédérik Mey Vol 6", 1976

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