Le vieil ours

Je me suis attardé devant la grille
Pour revoir le vieil ours faire le beau.
Pour lui, nous étions un peu la famille
Vivant du meilleur côté des barreaux.
Le zoo a acquis deux beaux chiroptères,
Une rarissime espèce d’hybrides.
Mais le vieil ours est mort l’année dernière.
Notre vieil ours est mort et sa cage est vide.

Te souviens-tu? Je prenais ta sacoche,
J’y cachais un pot de miel bon marché,
Du pain rassis, parfois une brioche,
Et c’était un repas équilibré.
De crainte qu’il ne fût diabétique,
On ne lui donnait jamais du miel pur,
Evitant la crise de foie tragique,
L’indigestion, funeste à son age mûr.

Il était myope comme un chef comptable,
Sa fourrure était parsemée d’accrocs,
Comme il se doit pour un ours respectable,
Miteuse de la queue jusqu’au museau.
Nous l’aurions adopté, mais le problème
Etait d’avoir tous les voisins à dos:
«Vous avez vu les dingues du troisième?
lls ont un ours en plus de leur piano...!»

Pour les entrées payées en permanence,
Le zoo pourrait bien nourrir dix bisons.
Et si j’avais tous nos billets, je pense
Qu’on pourrait en tapisser la maison.
Nous venions si souvent devant sa cage
Que c’était lui qui nous reconnaissait,
Peut-être à mes cheveux, à ton visage,
Peut-être au pot de miel que j’apportais?

Si ta sacoche est encore poisseuse
Du miel amené clandestinement,
Nos visites devenaient moins nombreuses,
Sans qu’on oubliât notre ours pour autant.
Mais il y avait tant à entreprendre,
Et nous avions de moins en moins de temps,
Ou bien nous n’avons pas voulu le prendre.
Il est trop tard d’y songer à présent.

Combien de temps a-t-il dû nous attendre,
Nous, et son pot de miel, son pain rassis?
Avec lui, s’est éteint une légende,
Fini un chapitre de notre vie.
Je crois que, de là-haut, il nous pardonne,
Et, du nuage blanc où il réside,
Sans doute plus rien d’humain ne l’étonne.
Notre vieil ours est mort et sa cage est vide.