La mappemonde

Hier sur le coup de midi quelqu‘un vient sonner chez moi.
Lors que j‘ouvre la porte, il y‘a un type en face de moi qui dit:
«Bonjour, vous avez bien cinq minutes que j‘vous explique,
J‘viens d‘la part d‘la maison Kaputnik Editions Géographiques.
Voici notre catalogue, choisisez tranquillement
Votre mapp‘mon de Kaputnik, le monde en appartement.
Si vous voulez mon avis, je crois que c‘est le modèle vingt,
Eclairé de l‘intérieur, en plexiglas, qui vous convient,
A l‘échelle deux millions, et le tout en quadrichromie,
Avec les frontières les plus récentes et les colonies.
Vous m‘signez juste la commande sans aucun engagement,
Nous livrons dans les trois jours,
Vous payez à tempérament.»

Et c‘est là enfin qu‘il respire et, enfin, je place un mot:
«J‘ai déjà une mappemonde, ce n‘est pas deux qu‘il me faut.
Et si elle date de l‘année dix-sept-cent-quatre-vingt,
Le Professeur Serenissimus l‘a signée de sa main.
Elle présente les sept mers ainsi que les cinq continents,
Où, à mon avis, il n‘y a pas eu de gros changements.
A quoi me serviraient donc vos colonies et vos frontières,
Si les grands s‘amusent à les changer de façon journalière?
Qu‘est-ce que je fais de vos villes sans la moindre garantie
Que, demain, par un cinglé, elles ne soient pas démolies?
Et si les expériences aboutissent, le globe va sauter.
Dans ce cas, une mappemonde serait de l‘argent mal placé.»

Autrement dit, aujourdhui, vous ne me vendez rien du tout.
D‘autre part, je suis bien loin d‘être pessimiste après tout.
Il viendra peut-être un jour où la raison vaincra enfin,
Mais ce jour, je le vois dans un avenir plutôt lointain.
Prenez donc un bloc de commandes et, pour l‘an deux mille, notez: «Urgent. Repasser pour vendre une mappemonde à Monsieur Mey.»