Dédé Slovinski

Tiens, je viens d’avoir un coup de fil de François, il s’agit de cette émission
Qu’on doit enregistrer jeudi, et lundi commenceront les répétitions.
Et il a même pu m’avoir les musiciens que je lui avais demandés,
D’ailleurs, il parait que c’est la même équipe qui était là l’année passée.
Puis il m’a demandé de tes nouvelles et il a dit que sa femme allait mieux,
Qu’un de ces soirs il faudrait qu’on s’organise un gentil petit dîner chez eux.
Et juste quand j’ai voulu raccrocher, it me dit comme ça, comme en passant,
Que Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.

Ce n’est pas vrai! Mais Nom de Dieu, c’est une blague! Ça ne peut pas être vrai.
C’est impossible comme histoire! C’est trop bête, mais pourquoi l’aurait-il fait?
Ça, c’est le genre d’incident qui se trouve en dernière page du journal,
Entre la météo et le tiercé, parmi les faits divers les plus banals.
Et ça se lit d’un œil distrait et en fin de compte on s’en fiche éperdument.
Ça n’arrive jamais qu’aux autres, et d’ailleurs, ce n’est vraiment pas bien passionnant.
Et du même coup d’œil, on survole l’horoscope et les annonces en bâillant.
Et Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.

Je me souviens parfaitement de lui, sans avoir été de ses familiers,
De sa moustache rousse et raide, un monument de bonne humeur et de gaieté.
Avec son pantalon vaste et des souliers qui promettaient des orteils immenses
Il ressemblait à un croisement entre Obélix et un commandant d’Air France.
Je me souviens qu’il m’a écrasé la main en me saluant le premier soir,
Et je me demandais quand il jouait du piano avec ses deux battoirs:
«Mais comment fait-il pour ne pas se coincer les doigts entre les touches en jouant!»
Et Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.

Tout ce que je sais de sa vie, c’est lui même qui a dû me la raconter,
Et il ne m’a vraiement pas laissé l’impression d’un tourmenté, d’un angoissé.
Il me parlait de sa famille, de quelques bons gueuletons, de ses projets,
Et des parties qu’il s’offrait avec le train électrique de son fils cadet,
Et qu’en Indochine il était parachutiste, qu’il avait été blessé,
Et il disait que rien au monde et que personne ne le ferait plus sauter,
A part peut-être le chef d’orchestre pour êtat d’ébriété permanent!
Et Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.

Puis je l’ai rencontré encore une fois en Juillet sur le périphérique.
J’ai vu un dingue derrière moi qui faisait des appels de phares frénétiques.
Et à la Porte de Saint-Cloud il descendit de sa coccinelle rouillée,
Et il m’a tapé sur l’épaule à m’en faire souvenir pendant tout l’été.
Il m’a payé un coup à boire et nous avons commencé à parler métier,
Et entre deux demis il m’a dit «Tu sais pas qu’on vient enfin de publier
De la musique à moi. C’est drôle, parait qu’çà marche fort, vraiment le truc dément!»
Et Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.

Tu sais, je me dis qu’au fond toute l’histoire ne nous regarde même pas.
On ne le connaissait qu’à peine et on n’a pas de reproches à se faire je crois.
Et pourtant, quand j’y pense, j’ai une impression de froid... et le cœur gros,
C’est comme si j’avais gagné en lui un ami pour le reperdre aus-sitôt.
Comme s’il était de ma famille depuis ce coup de fil de tout à l’heure.
Mais Bon Dieu, qu’est ce qui s’est passé dans la tête de ce sacré vieux farceur?
Plus je me pose de questions et plus j’essaye de comprendre, moins je comprends.
Dédé Slovinski s’est flingué hier matin dans son appartement.